Considérations déontologiques

Alors que les représentants officiels du système de justice pénale comme les policiers et les procureurs de la Couronne sont tenus de se conformer à un code rigoureux en matière juridique, déontologique et professionnelle, les médias de masse ne le sont pas. Les journalistes professionnels sont tenus de respecter les règles établies par leur employeur et les ordonnances des tribunaux mais à moins que leur comportement ne soit criminel, peu de règles restreignent les médias.

Déontologie des médias

L’Association canadienne des journalistes (ACJ) a élaboré une Déclaration de principes et des Lignes directrices déontologiques qui ont été adoptées en 2002. La Déclaration accorde la priorité à la liberté de parole et au rôle qu’elle joue dans une société démocratique. Les extraits suivants ont été traduits du texte anglais publié au site Web de l’ACJ.11 Le préambule souligne « le devoir de chercher et de rapporter la vérité comme nous la comprenons, de défendre la liberté de parole et le droit à l’égalité devant la loi, de capter la diversité de ce que vivent les humains, de parler au nom des sans-voix et d’encourager le débat civique pour bâtir nos communautés et servir l’intérêt public ». Plus particulièrement, on met l’accent sur des principes comme la liberté de parole, l’impartialité et le pluralisme, ainsi que sur le droit à la protection de la vie privée. « … Les gens ont également droit à leur vie privée et les personnes accusées d’un crime ont droit à un procès équitable. Des conflits sont inévitables entre le droit à la vie privée, le bien public et le droit du public à l’information. Chaque situation devrait être jugée à la lumière du sens commun, de la compassion et du droit du public de savoir. »

Plus particulièrement, en matière de protection de la vie privée, l’ACJ croit que « toute personne a droit à sa vie privée sauf lorsque ce droit est supplanté par le bien public ». Selon l’ACJ, les membres « ne devraient pas harceler ni manipuler les personnes soudainement placées sous les projecteurs parce qu’elles sont victimes d’un acte criminel ou liées à un drame. »

Les défenseurs des victimes au Canada réclament depuis longtemps que les médias fassent particulièrement preuve de respect et de compassion dans leurs reportages sur les actes criminels ou la victimisation. Les journalistes devraient causer le minimum de tort possible dans leurs reportages, bien qu’il soit impossible de l’éliminer complètement. Bob Steele de l’Institut Poytner en Floride, est une sommité en matière de promotion de la déontologie journalistique. Il affirme ce qui suit : « C’est toujours psychologiquement éprouvant pour les victimes lorsqu’on leur demande de partager leur histoire, particulièrement si peu de temps s’est écoulé depuis leur victimisation. » Par contre, Steele conclut que les avantages qu’en tirent la victime et le public peuvent l’emporter sur les dommages subis et dit qu’il incombe au journaliste de faire tout son possible pour éviter de causer indûment des souffrances12.

Considérations déontologiques pour les fournisseurs de services aux victimes

Pour les fournisseurs de services, la plupart des questions déontologiques devraient être déterminées par les politiques et les procédures de votre organisation et toute loi visant la protection de la vie privée. Dans certains cas, il est simplement interdit aux fournisseurs de services de parler de leurs clients aux médias. Les psychologues, le personnel d’indemnisation des victimes, le personnel judiciaire d’aide aux victimes et aux témoins, ainsi que le personnel policier d’aide en situation de crise, par exemple, n’ont pas la permission de parler aux médias (bien que certains cadres puissent être à leur disposition pour parler en général de questions relatives aux victimes). Les organismes communautaires peuvent soutenir plus activement les victimes qui ont affaire aux médias et parler au nom de ces dernières aux médias. Les groupes dont la vocation est de défendre des victimes, peuvent intervenir de façon très proactive en leur nom auprès des médias.

Les fournisseurs de services doivent toujours se conformer aux lignes directrices de leur organisme. En outre, les conseils suivants peuvent s’avérer utiles lorsque vous interagissez avec les médias à l’égard d’un client (plutôt qu’à l’égard de questions générales relatives aux victimes), lorsqu’il s’agit d’organiser l’interaction entre une victime et les médias, ou bien de parler au nom d’un client :

  • Les intérêts supérieurs de la victime doivent toujours primer;
  • Vous devriez corroborer les choix de la victime;
  • Seule la victime peut renoncer à la protection de sa vie privée et à la confidentialité; cette renonciation devrait être consignée par écrit;
  • Ne communiquez les coordonnées de la victime au journaliste qu’avec le consentement exprès de la victime; il est préférable de communiquer les coordonnées du journaliste à la victime;
  • Entretenez-vous à l’avance avec la victime afin de ne pas divulguer plus de renseignements personnels que ceux auxquels elle a consentis après avoir eu le temps de réfléchir aux implications;
  • Si une question vous met mal à l’aise, dites au journaliste que vous ne pouvez pas y répondre avant d’avoir parlé à votre client. Si l’entrevue est en direct, dites que vous ignorez la réponse à cette question ou que vous n’avez pas les informations voulues ou que vous n’êtes pas capable de fournir ces informations; si possible, réitérez un message ou transmettez un nouveau message auquel votre client tient particulièrement. Par exemple, si le journaliste vous demande s’il est vrai que la victime était ivre au moment de l’incident, vous pourriez répondre : « Je ne suis pas certain que cela soit pertinent à sa victimisation » ou encore « Ce sont des questions dont on discutera au procès; je ne puis donc pas me prononcer en ce moment mais je peux vous dire que cet incident a eu d’énormes répercussions sur le bien-être de mon client. »

Les risques de parler aux médias

Pour certaines victimes, le traumatisme de la victimisation peut être aggravé après le crime en parlant publiquement de ce qu’elles ont subi et il est important que tous les fournisseurs de services réfléchissent à cette éventualité. Il faut du temps pour composer avec l’état de choc et le traumatisme d’être victimisé, et avec la participation aux enquêtes criminelles et aux processus judiciaires. Les séquelles psychologiques nocives de la victimisation sont bien documentées. La couverture médiatique dans le sillage d’un acte criminel peut entraîner une « victimisation secondaire » susceptible d’exacerber le traumatisme de la victime et causer un tort supplémentaire dont elle peut se passer. La honte que ressentent certaines victimes, ainsi que le blâme dont les autres les accablent parfois, peuvent être amplifiés par des reportages importuns, inappropriés ou intrusifs13.

Autres risques :

  • Les victimes peuvent aussi se sentir délaissés lorsque les médias ne reviennent plus. Les lendemains du crime, les médias sont toujours présents et l’histoire de la victime peut défrayer les manchettes. Au bout d’un certain temps, d’autres nouvelles deviennent prépondérantes et les victimes peuvent se sentir abandonnées et esseulées.
  • Cela peut s’avérer psychologiquement éprouvant pour les victimes lorsque les médias les sollicitent sans cesse à des moments stressants et délicats (par exemple, au début du procès, lors du prononcé de la sentence, aux anniversaires ou lors d’audiences de libération conditionnelle du contrevenant). Certains membres de la famille sont susceptibles ne pas soutenir la victime dans ses efforts pour que le crime demeure d’actualité dans les médias.
  • Dans certains cas, les victimes tiennent énormément à protéger leur vie privée et ne veulent pas parler aux médias du tout mais elles ne peuvent échapper à la couverture de leur affaire parce qu’elle est si notoire (par exemple, la couverture du meurtre de Jane Creba à Toronto, le lendemain de Noël en 2005).
  • L’absence des médias auprès de victimes qui veulent plus d’attention mais qui ne correspondent pas à la victime « idéale », selon la définition des médias (par exemple, les médias ont tendance à couvrir la disparition d’une jolie jeune fille Blanche beaucoup plus que la disparition d’un garçon d’une autre race).
  1. Association canadienne des journalistes (2002). Statement of principles and ethical guidelines (Ottawa, Ontario), http://www.caj.ca/?p=20 – Consultation le 15 novembre 2010.
  2. Note 1 (supra), page 32.
  3. Note 1 (supra), page 19.