Le rôle des fournisseurs de services aux victimes

Les fournisseurs de services aux victimes peuvent soutenir les victimes d’actes criminels de nombreuses façons. Ils peuvent servir d’intermédiaires ou de facilitateurs intervenant entre un journaliste et une victime, ou bien contribuer à protéger les victimes contre l’ingérence des médias pendant les procès ou les audiences. Les défenseurs des victimes peuvent aider la victime à établir les paramètres et les conditions à respecter pendant une entrevue, aider la victime à rédiger une déclaration (notamment en récapitulant les faits que la victime peut révéler au public ou non), atténuer les craintes de la victime et être présents pendant la tenue de l’entrevue. Ce soutien peut contribuer a atténuer le sentiment d’atteinte à sa vie privée éprouvé par la victime, informer la victime de ses droits lorsqu’elle a affaire aux médias et assurer un appui aux victimes qui décident de travailler avec les médias. D’autre part, les fournisseurs de services peuvent aider les médias à avoir accès aux victimes qui veulent raconter leur histoire.

En tant que fournisseur de services aux victimes, vous serez guidé par les politiques et les procédures de votre propre organisme en matière d’interaction avec les médias mais la présente partie peut servir de guide complémentaire à vos politiques. Vous pouvez vous attendre à recevoir des appels de la part de journalistes qui veulent parler à une victime en particulier ou qui veulent discuter d’une certaine catégorie de crime avec la victime; ils préfèrent généralement un nouvel interlocuteur qui ne s’est jamais exprimé auparavant dans les médias. Les journalistes sont normalement soumis à l’heure de tombée et veulent donc parler au survivant très rapidement.

N’oubliez pas que les journalistes risquent de se sentir mal à l’aise en présence d’une victime, même s’ils ne le manifestent pas. Peu de gens veulent demander à une mère éplorée comment elle se porte ou aborder une personne qui vient de vivre un événement traumatisant. Certains peuvent masquer leur insécurité ou leur maladresse en adoptant une attitude agressive, donnant l’impression qu’ils manquent de sensibilité. En tant que fournisseur de services, vous pouvez aider les journalistes à démontrer plus de sensibilité envers les victimes.

Le choix des mots

En tant que fournisseur de services, vous vous retrouvez dans une situation privilégiée pour renseigner les médias au sujet des victimes et des répercussions de la couverture médiatique sur ces dernières, ce qui peut donner plus de sensibilité aux reportages. Les journalistes n’essaient pas délibérément d’insulter ou de revictimiser les victimes d’actes criminels mais cela peut arriver à cause de l’ignorance. La plupart des journalistes sont des personnes compatissantes qui ne veulent pas causer de tort. Le choix des mots est important. Par exemple, l’emploi du terme accident peut offenser les victimes de conducteurs ivres. Ce n’est pas un accident si le contrevenant choisit de prendre le volant après avoir consommé de l’alcool, de sorte que le choix des mots dans le reportage sur cet acte criminel devrait refléter ce qui s’est produit, notamment dans des descriptions comprenant des termes comme « homicide involontaire ». Les journalistes doivent aussi faire preuve de prudence et éviter d’employer des termes qui laissent entendre que l’accusé est coupable d’un acte criminel avant une déclaration de culpabilité. Cela risque de nuire aux victimes.

Le choix des mots est une question importante qui peut renforcer des mythes et des stéréotypes au sujet de victimes, particulièrement de victimes d’agressions sexuelles. Comme nous l’avons déjà mentionné, des termes comme « putes » ou « pédo-porno » sont déhumanisants et banalisent la gravité d’actes criminels. Lorsque les médias traitaient constamment les victimes de Robert Pickton de prostituées toxicomanes, ils insultaient les familles de ces femmes qui les aimaient même si ces dernières étaient aux prises avec de gros problèmes.

La représentation de certaines populations de victimes dans les médias peut également avoir une incidence sur la façon dont les gens comprennent un crime et ses répercussions. Après la publication du Rapport de la Commission d’enquête sur Cornwall en décembre 2009, la journaliste Barbara Kay, dans un article du National Post, critiquait la couverture médiatique de la publication du Rapport parce que « même si toutes les victimes liées aux 114 accusations portées dans l’Opération Vérité étaient des garçons et des hommes, et même si dans sa déclaration verbale de 75 minutes, le juge Glaude a mentionné 17 fois que des hommes et des personnes de sexe masculin avaient été maltraités, presque toutes les mentions dans les médias ne parlaient que de victimes, de personnes vulnérables, de jeunes gens, d’enfants et d’adolescents »7. Quant à la CBC, elle réservait le terme hommes aux délinquants et le terme victimes aux maltraités. Cette couverture renforce le mythe que les garçons et les hommes ne peuvent être victimes de violence d’ordre sexuel dans notre société alors que les statistiques officielles démontrent qu’une personne de sexe masculin sur 6 est une victime.

Soutien à accorder aux victimes avant leur interaction avec les médias

L’un des principaux rôles que peut jouer un fournisseur de services pour soutenir une victime, c’est de l’aider à décider d’interagir ou non avec les médias. On peut prendre les questions suivantes en considération, entre autres : la sécurité de la victime, son niveau de stress et de traumatisme, ainsi que toute répercussion négative éventuelle si elle accorde une entrevue avant les procédures judiciaires et avant de faire des déclarations officielles8. Pour certaines victimes, il sera facile de prendre cette décision parce qu’elles veulent protéger leur vie privée, qu’elles ne veulent pas discuter de l’affaire ou qu’elles sont peut-être simplement timides. Si une victime a de la difficulté à prendre une décision, elle peut vous demander conseil. Évidemment, sous réserve d’une ordonnance du tribunal, la décision est du ressort de la victime mais vous pouvez répondre à ses questions éventuelles et lui donner des renseignements susceptibles de l’aider à prendre une décision dans un sens ou dans l’autre. Les fournisseurs de services devraient toujours respecter la décision prise par les victimes, qu’ils soient d’accord ou non. Prendre de telles décisions peut sérieusement aider la victime à s’affirmer.

La plupart des gens n’ont jamais eu affaire aux médias auparavant et les victimes d’actes criminels risquent de ne pas comprendre que les médias ne raconteront pas nécessairement leur histoire comme elles le voudraient. En tout premier lieu, les victimes doivent comprendre que c’est leur choix de parler aux médias et que si elles ne se sentent pas à l’aise, elles peuvent toujours refuser.

Il est important d’insister sur le fait que les victimes renoncent au contrôle dès qu’elles acceptent de participer à un reportage ou d’accorder une entrevue. Elles ne contrôleront pas ce qui sera écrit, ce que diront les gros titres, ceux de leurs commentaires qui seront retenus, ni comment l’information sera présentée. Malheureusement, cela est également vrai si les victimes décident de protéger leur vie privée en ne parlant pas aux médias.

Les fournisseurs de services peuvent offrir aux victimes des conseils de base qui les aideront à se préparer pour des entrevues dans les médias. On peut étoffer les suggestions suivantes (tirées de la publication américaine A News Media Guide for Victim Service Providers, 2009) en y ajoutant des conseils fondés sur ses propres constatations au contact des médias et sur ce que l’on sait de l’organe d’information et du journaliste concerné :

  • Détendez-vous et soyez vous-même. Si vous vous sentez bien dans votre peau, votre entrevue n’en sera que meilleure.
  • Soyez sincère et honnête. Votre propre crédibilité est votre meilleur atout!
  • Sachez ce que vous voulez dire. Préparez deux ou trois messages-clés que vous tenez à communiquer et trouvez le moyen de les énoncer dès que possible dans l’entrevue. Par exemple : « Si je n’ai qu’une seule chose à dire aux gens, c’est que… » ou bien « L’essentiel de mon message, c’est que… » Insistez sur ces messages et réitérez-les en d’autres termes chaque fois que c’est possible.
  • Parlez lentement et articulez. Réfléchissez à la question, puis réfléchissez à votre réponse.
  • Donnez des réponses brèves et succinctes. Vous pouvez étoffer une réponse brève en ajoutant des détails mais assurez-vous de transmettre d’abord les informations essentielles avec simplicité et concision. Songez à mémoriser des citations percutantes et pertinentes.
  • Dès que vous avez communiqué l’essentiel, taisez-vous. Ne vous inquiétez pas des silences. Il ne vous incombe pas de meubler les temps morts. Si vous en rajoutez trop, ce sera difficile de découper l’essentiel de vos propos au montage et d’ailleurs, c’est ainsi qu’on regrette souvent d’avoir dépassé sa pensée.
  • Transmettez vos messages. Vous pouvez renforcer vos messages-clés en les réitérant.
  • Attendez que l’interlocuteur ait terminé sa question avant d’y répondre. Prenez le temps qu’il vous faut pour formuler votre réponse. Lors d’entrevues à la télé ou à la radio, le montage d’une réponse qui empiète sur la question risque d’être difficile.
  • Assurez-vous de bien comprendre le sens de la question. Si vous ne comprenez pas une question, demandez des précisions.
  • Refusez poliment. Si votre interlocuteur vous pose une question embarrassante, répondez simplement : « Cette question me met mal à l’aise. »
  • Ne dépassez pas vos limites. Si vous ne savez pas la réponse à la question, avouez-le simplement. Si vous croyez ne pas pouvoir répondre, donnez une raison brève. Par exemple : « Je serai en mesure de répondre lorsque le jury aura rendu son verdict. »
  • Ne dites jamais « Pas de commentaires ». Vous pourriez dire : « Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question pour le moment. » ou « Je n’ai pas suffisamment d’information pour répondre convenablement à votre question. »
  • Évitez de faire des déclarations « officieuses ». Présumez que tout ce que vous dites constitue une déclaration « officielle » et parlez en conséquence.
  • N’interrompez pas le journaliste ni les autres invités. De même, si vous croyez être interrompu, vous pouvez dire : « Si vous permettez, j’aimerais terminer ce que je disais. »
  • Employez des mots courants. Évitez d’employer des termes techniques ou des acronymes qui risquent de dérouter les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs.
  • Évitez de distraire l’auditoire. Ne gesticulez pas et ne grimacez pas en parlant, ce qui risque d’empêcher l’auditoire de se concentrer sur vos propos. Ne portez pas de bijoux clinquants ou bruyants lors d’entrevues à la radio ou à la télé parce que les micros sont très sensibles. Évitez également de taper une surface dure avec vos doigts ou vos pieds.
  • Corrigez les erreurs et les fausses perceptions. Si des informations inexactes sont présentées pendant une entrevue, présentez les faits en les rectifiant de façon positive.
  • Évitez la fatigue. Si vous avez besoin d’une pause (sauf pendant une entrevue en direct), demandez-en une.
  • Ne vous sentez pas coupable d’être humain. N’oubliez jamais que le mal que vous avez subi risque de vous perturber et qu’il est normal d’exprimer vos émotions pendant une entrevue.
  • Mettez l’accent sur votre propre histoire. N’oubliez pas que vous parlez pour vous-même. Il est important de vous abstenir de généraliser en donnant l’impression que vous représentez toutes les victimes.

Soutien des victimes pendant leur interaction avec les médias

Si une victime ou un survivant a décidé d’accorder une entrevue ou de coopérer avec les médias, vous serez peut-être en mesure de lui offrir une aide précieuse en faisant les choses suivantes, entre autres :

  • Agir d’intermédiaire entre le journaliste et la victime. Vous pouvez aider la victime à établir les paramètres et les conditions à respecter pendant l’entrevue.
  • Restreindre l’accès des médias à la victime si c’est ce que veut cette dernière.
  • Aider la victime à préparer une déclaration. S’il y a un procès ou une ordonnance de non-publication, il importe que la victime comprenne ce qu’elle peut dire et ce qu’il lui est interdit de dire.

Si la victime choisit de parler aux médias, confirmez comment elle peut exercer un certain contrôle sur cette interaction en lui disant qu’elle peut10 :

  • choisir un porte-parole ou un intervenant pour parler en son nom;
  • choisir l’heure et le lieu de l’entrevue;
  • demander un journaliste particulier;
  • refuser une entrevue avec un journaliste particulier;
  • refuser une entrevue même si elle en a accordé d’autres auparavant;
  • émettre une déclaration écrite par l’intermédiaire d’un porte-parole au lieu d’accorder une entrevue;
  • s’abstenir de répondre à des questions qu’elle juge déplacées;
  • éviter une conférence de presse et ne parler qu’à un seul journaliste à la fois;
  • exiger qu’on corrige toute information inexacte dans un reportage;
  • demander que des photos ou des images offensantes ne soient pas publiées ou diffusées;
  • accorder une entrevue télévisée en faisant brouiller son image ou une entrevue à un journal sans qu’on la photographie.

Soutien des victimes après leur interaction avec les médias

Les victimes peuvent décider de s’exprimer en public pour plusieurs raisons mais une fois que leur histoire est publiée ou diffusée, plusieurs réactions différentes sont possibles :

  • Satisfaction – La victime ou le survivant est satisfait(e) du reportage du journaliste et content(e) d’avoir choisi de participer. Tout de même, l’entrevue accordée à un journaliste peut amener d’autres journalistes à demander d’autres entrevues puisqu’ils pensent que la personne est disposée à parler aux médias. Dans cette éventualité, rappelez à la victime qu’elle est libre d’accepter ou de refuser. Les victimes ne sont pas obligées de continuer à s’exprimer en public ou de se tenir à la disposition des médias dans un avenir rapproché ou à plus long terme. La décision demeure toujours la prérogative de la victime.
  • Regrets – La victime ou le survivant peut regretter sa décision de coopérer avec les médias, soit parce que la victime n’est pas d’accord avec la façon dont le reportage a été présenté, soit parce qu’elle regrette d’avoir étalé sa douleur en public. Le reportage peut également perturber d’autres membres de la famille désireux que la victime fasse preuve de plus de discrétion, ou peut perturber d’autres personnes lorsqu’il y a plusieurs victimes.
  • Conséquences non intentionnelles – Il est toujours possible que la victime, le survivant ou d’autres membres de la famille subissent des conséquences non intentionnelles. Dans certains cas, la couverture médiatique peut révéler des détails qui n’ont pas été divulgués pendant le procès ou après une transaction pénale, ce qui risque de bouleverser la famille qui ignorait ces détails.

Lorsqu’une victime pense qu’un reportage renferme de fausses informations ou cite ses propos hors-contexte, les fournisseurs de services devraient savoir qu’ils peuvent déposer une plainte officielle contre un journaliste auprès de son employeur.

  1. Barbara Kay – “Male victims need help too”National Post – 20 janvier 2010 – http://network.nationalpost.com/np/blogs/fullcomment/archive/2010/01/20/barbara-kay-male-victims-need-help-too.aspx#ixzz19zxJGSe4
  2. Note 1 (supra), page 14.
  3. Note 1 (supra), pages 58 et 59.
  4. Note 1 (supra), pages 62 et 63.