Comprendre comment les médias couvrent le crime

Les médias traditionnels comme la presse écrite, la radio et la télévision, ainsi que les nouveaux médias comme les réseaux sociaux et les blogues, jouent un rôle prépondérant dans la façon dont les gens s’informent d’événements susceptibles de les toucher directement ou indirectement. En Occident, on peut dire que les médias de masse sont devenus la principale source d’information, de divertissement, de loisirs et de renseignements sur les produits. Beaucoup de gens ont recours aux médias pour s’informer d’événements qui touchent leur vie.

En tant qu’intervenant au service des victimes, vous êtes susceptible de travailler avec des victimes qui ont affaire aux médias ou de travailler directement avec les médias; il est donc important que vous compreniez comment fonctionnent les médias. Bien que les médias puissent rendre un service d’intérêt public, ce sont d’abord et avant tout des entreprises commerciales. Qui plus est, les médias d’information sont des entreprises commerciales aux prises avec de graves difficultés financières à cause de la conjoncture économique mondiale actuelle.

Il existe différentes catégories de médias et de couvertures :

  • Médias nationaux – En général, ils ne couvrent pas les crimes commis par un individu à moins que l’affaire ne revête un caractère singulier ou sensationnel. Par exemple, une affaire spectaculaire d’homicides comme celle de Robert Pickton, peut capter l’attention des médias nationaux parce qu’elle implique un tueur en série, un grand nombre de victimes, des allégations de négligence policière, entre autres éléments alléchants. Le viol collectif présumé d’une jeune fille lors d’une fête en Colombie-Britannique, comprenant des photos prises par un témoin oculaire qui les aurait transmises dans un réseau social, a également capté leur attention en raison du nombre d’agresseurs présumés et de ces photos sordides qui ont circulé par Internet. Lorsqu’une affaire suscite l’intérêt des médias nationaux, l’intensité augmente. Les tribunes radiophoniques peuvent commencer à discuter des problèmes sous-jacents; des documentaires télévisés peuvent porter sur des affaires similaires. Toute cette couverture peut comprendre la participation de la victime ou non mais les répercussions risquent d’être graves, particulièrement si des gens qui ne possèdent pas tous les faits ou qui ne possèdent qu’une interprétation fausse des faits, parlent des victimes. Les médias nationaux couvrent également les questions d’ordre plus général liées à la criminalité; par exemple, lorsque le Parlement se penche sur un projet de loi en matière de justice, les journalistes des chaînes nationales peuvent vouloir trouver des victimes en mesure de parler de la question (un nouveau projet de loi visant les courses automobiles illégales sur la voie publique, par exemple).
  • Médias locaux – Ils couvrent la plupart des crimes commis dans un secteur géographique délimité, habituellement une ville ou un comté. Ils présentent souvent la couverture la plus ample des crimes survenus dans leur région ainsi qu’une couverture abrégée de quelques articles tirés des médias nationaux. En raison de la concentration des médias locaux sur les incidents, les intervenants au service des victimes interagiront vraisemblablement davantage avec les médias locaux qu’avec les médias nationaux.
  • Médias du Web – Les blogues, le clavardage et les médias sociaux sont en plein essor. Plusieurs journaux publient intégralement leur contenu par Internet en plus d’y ajouter certains articles qui ne paraissent qu’en ligne. Le fait que ces informations puissent être diffusées instantanément à un vaste public, a radicalement accéléré la rapidité de la propagation des nouvelles – au lieu d’attendre le journal du lendemain, l’internaute peut le lire en ligne dans les minutes, voire les secondes, qui suivent. En fait, la diffusion des nouvelles est instantanée comme on a pu le constater dernièrement lors du prononcé de la sentence de Russell Williams : les journalistes envoyaient les détails par Twitter et publiaient leurs articles dans leurs blogues, en direct de la salle d’audience. Du point de vue des services aux victimes, il y a également lieu de s’inquiéter des commentaires et des remarques anonymes annexés aux articles en ligne qui peuvent blesser les victimes à cause de leur manque de véracité et de bienveillance.
  • Nouvelles chaudes – Elles sont couvertes « à chaud » à mesure qu’elles se déroulent ou peu de temps après et sont livrées alors que le temps presse et que le public doit apprendre ce qui se passe avant que la nouvelle ne soit périmée, un jour ou deux plus tard. Un crime grave, une arrestation ou un verdict rendu dans une affaire notoire, sont des exemples de nouvelles chaudes.
  • Nouvelles froides – Elles comprennent souvent des articles de fond qui ne sont jamais périmés et paraissent sous forme d’articles-vedettes, d’à-côtés ou d’amplification d’une nouvelle chaude – un article de fond au sujet d’une victime ou de sa famille, par exemple.
  • Chroniques/Éditoriaux – Contrairement aux journalistes, les chroniqueurs et éditorialistes rédigent des chroniques et des éditoriaux qui ne sont pas dépourvus de partialité et qui ne s’en tiennent pas qu’aux faits. Leur travail dépasse la simple présentation d’informations et de faits pour livrer les opinions personnelles des auteurs. Si un contrevenant écope d’une peine estimée trop clémente, par exemple, le chroniqueur est susceptible d’écrire une chronique pour se plaindre des juges.

L’Internet et les cycles de nouvelles 24 heures par jour ont eu une incidence énorme sur la façon dont les reportages sont rédigés et la rapidité exigée des journalistes pour les remettre. Les journaux n’attendent plus l’heure de tombée de l’édition du matin puisqu’ils ont tous un site Web où les articles sont publiés dès qu’ils sont terminés. De moins en moins de gens dépendent de la presse écrite pour obtenir leurs nouvelles puisqu’elles sont disponibles en ligne. Les gens ont maintenant accès à une très grande variété d’agences d’information qui dépassent largement en nombre les sources traditionnelles.

Les chaînes d’information en continu à la télévision, dont RDI et LCN, ont besoin de beaucoup plus de nouvelles que les téléjournaux traditionnels d’autrefois diffusés régulièrement à midi, 18 heures et 22 heures. Ces chaînes présentent des reportages 24 heures par jour qui portent sur une foule de sujets d’intérêt; il leur faut donc recevoir des mises à jour plus rapidement pour les reportages en évolution et remplir le temps en ondes lorsqu’il n’y a rien de nouveau à signaler dans un reportage.

De nombreuses organisations médiatiques subissent des pertes de revenus et doivent satisfaire à des exigences qui changent constamment. Elles fonctionnent avec des ressources réduites et moins de personnel, ce qui nuit à leur aptitude à livrer l’information. Il arrive souvent que les plus petites organisations soient achetées par de grosses entreprises et cette convergence signifie qu’il y a moins de concurrence dans le domaine de l’information. Les journaux quotidiens dépendent des agences de nouvelles parce que moins de journalistes travaillent sur le terrain. Cela signifie que moins de voix sont entendues dans les médias en général puisque les diverses agences présentent toutes des reportages sur le même sujet et dans certains cas, elles présentent même des reportages identiques.

Selon l’Association canadienne des journaux, on compte 95 quotidiens au Canada, dont la plupart sont la propriété de groupes de presse; seulement quatre d’entre eux appartiennent à des propriétaires privés.2 Il est important de le savoir, étant donné que les médias ont le pouvoir de faire basculer l’opinion publique et d’influencer les politiques gouvernementales. Le choix des histoires à raconter ou à passer sous silence, détermine les voix qui sont entendues et les porte-parole qui comptent. L’intensité de la couverture médiatique façonne l’opinion publique, comme le prouve la clameur du public en apprenant dernièrement que Graham James avait reçu un pardon ou que Clifford Olson recevait toujours ses prestations de pension.

Complexité de ce qui est couvert ou non

Les crimes que les médias choisissent de couvrir et la façon dont ils couvrent ces crimes, peuvent exercer une influence sur la perception des citoyens, non seulement de ces crimes mais aussi du taux de criminalité dans leur quartier ou leur ville. Les rédacteurs en chef et les rédacteurs responsables des affectations prennent des décisions complexes, quant aux crimes qui feront l’objet de reportages (ou non) et aux manchettes qui les précéderont. Les journalistes, de concert avec leurs chefs de pupitre et leurs réalisateurs, décident des informations à diffuser ou à omettre au sujet de ces crimes, des experts dont ils peuvent solliciter l’apport, des citations qu’ils retiendront de ces experts, et de l’endroit où figureront ces faits et ces citations dans leurs reportages. D’autres directeurs des médias décident de la priorité à accorder aux reportages dans le journal, à la radio ou à la télévision. Le processus suivi par les médias de masse pour décider comment ils feront un reportage sur un crime ou s’ils le passeront sous silence, est très complexe.

Importance accordée au crime dans les médias

La catégorie du crime se classe au quatrième rang en importance des reportages dans les journaux et à la télévision, après les sports, les articles à résonance humaine et les affaires; les actes criminels sont donc surreprésentés par rapport au nombre véritable de crimes commis.3 Les recherches révèlent que plus de 50 % de ces reportages dans un échantillon de journaux canadiens, portaient sur des infractions impliquant un acte violent alors que ces infractions ne représentent que 6 % des infractions signalées à la police.4 Cela constitue probablement un facteur important pour expliquer pourquoi le public croit que la criminalité augmente. Par bonheur, le taux d’homicides s’avère relativement bas au Canada. En effet, quelque 600 Canadiens sont victimes de meurtre chaque année et puisque le meurtre demeure un événement relativement rare dans notre société, la plupart de ces meurtres capteront plus ou moins l’attention des médias. Par conséquent, bien que les homicides ne représentent que 1 % des crimes commis au Canada, ils font l’objet d’une ample couverture dans les médias.

Les médias accorderont fort probablement plus d’importance aux reportages à caractère singulier, sensationnel ou extrême, et aux reportages susceptibles d’avoir un écho chez le plus grand nombre de personnes. Quant aux reportages liés au crime, les médias accorderont fort probablement plus d’importance aux incidents survenus à plusieurs reprises (par exemple, des agressions ou des effractions centrées dans un petit secteur géographique) ou aux incidents insolites. Les homicides commis par de jeunes contrevenants défrayent souvent les manchettes, ce qui risque de faire croire aux gens que la violence est très répandue chez les jeunes, même si elle s’avère incroyablement rare. Cette rareté explique pourquoi ces nouvelles sont retenues – elles nous choquent, elles sont inusitées; pour ces raisons, elles peuvent défrayer les manchettes pendant des jours et des semaines, donnant ainsi au public une idée fausse de la fréquence de ces crimes.

Les médias ne décident pas seulement des incidents qui méritent ce genre d’attention; ils décident aussi des incidents qui ne la méritent pas. Le meurtre d’un sans-abri ne captera probablement pas l’attention que les médias accorderont au meurtre d’une adolescente de bonne famille. Les médias peuvent donc accorder énormément d’attention à un incident qui défraiera les manchettes et passer sous silence un autre incident mais le public ne le saura jamais.

Puisqu’ils accordent tellement d’attention aux crimes les plus sensationnels et les plus violents, on pourrait croire que les médias passent sous silence les catégories de crimes les plus susceptibles de viser individuellement leurs lecteurs et leurs auditeurs, comme les incidents isolés de vol automobile ou d’introduction par effraction. En outre, les médias couvrent rarement les agressions sexuelles et les voies de fait familiales; ces deux catégories de crimes visent surtout les femmes et les enfants qui constituent la principale clientèle des fournisseurs de services aux victimes du Canada. Ces crimes graves perpétrés contre les femmes et les enfants demeurent souvent cachés aux responsables de l’application des lois, ce qui influence la couverture des médias puisqu’ils ont tendance à couvrir des crimes portés à l’attention du système officiel de justice pénale.

Les crimes commis par des inconnus sont couverts davantage

Les médias ont également tendance à accorder plus d’importance aux crimes commis par des inconnus qu’aux crimes commis par une personne connue de la victime qui sont beaucoup plus communs. L’enlèvement d’un enfant par un inconnu captera beaucoup plus d’attention que l’enlèvement d’un enfant par un de ses parents. L’agression sexuelle d’une femme par un intrus dans son foyer sera jugée plus digne des nouvelles que l’agression d’une femme par son conjoint dans son foyer. Bien qu’on puisse l’expliquer par le fait qu’il est improbable qu’un incident isolé de violence conjugale ait des répercussions sur la communauté, cela masque également ces crimes et crée l’impression que ces incidents ne sont pas signalés à la police ni poursuivis en justice, ce qui risque d’empêcher d’autres victimes de voir les mérites de signaler leur agression à la police.

Ce genre de couverture risque de donner un faux sentiment de sécurité aux gens. En tant que parents, nous disons à nos enfants de se méfier des étrangers et de ne pas marcher seuls le soir mais peu d’entre nous sommes sensibilisés aux véritables dangers. Les fournisseurs de services aux victimes savent qu’en réalité, il est plus probable d’être agressé par une personne connue, et que le risque de violence est plus élevé à l’intérieur qu’à l’extérieur de chez soi. L’importance accordée par les médias aux crimes commis par des inconnus entretient le mythe répandu qu’en évitant de nous mettre dans certaines situations ou de faire ce que les victimes ont fait, notre sécurité est assurée.

La victime «idéale»

Certains reportages confirment la notion d’une « meilleure » victime ou d’une victime « idéale », soit une victime qui serait plus innocente que d’autres. Une femme qui regardait la télévision dans son salon en soirée lorsque son agresseur s’est introduit chez elle semblerait être une « meilleure » victime qu’une femme qui a invité son agresseur à entrer chez elle ou qui l’a rencontré dans un bar.

Parmi les victimes « idéales », on retrouve les enfants, certaines femmes et les personnes âgées. Les jeunes hommes, les itinérants, les toxicomanes et les prostitués, par exemple, risquent d’avoir beaucoup plus de difficulté à accéder au statut de victime authentique. Dans ce sens, on risque de créer une hiérarchie de la victimisation. La race, la classe sociale et le statut social jouent également un rôle et les médias le perpétuent, intentionnellement ou non. Que nous soyons d’accord ou non avec la façon dont les médias choisissent de couvrir les crimes et avec les répercussions que cela entraîne sur les victimes, en tant que fournisseurs de services aux victimes, nous avons le devoir d’aider les victimes qui ont affaire aux médias et nous avons une chance exceptionnelle d’informer les médias et le public au sujet de la criminalité, des victimes et des répercussions provoquées par des reportages.

Les fournisseurs de services ne doivent pas oublier que le but des médias est de fournir aux citoyens les informations qu’ils veulent au sujet de leur communauté. L’optique de couverture choisie par les médias peut inciter le public à conclure que certaines victimes sont plus innocentes ou «idéales» que d’autres. Par exemple, le public verra un adolescent blessé en participant à une activité violente de gang très différemment qu’un vieillard encerclé par une bande de jeunes pour le voler.

  1. Association canadienne des journaux, FAQ au sujet des journaux. Consultation le 20 janvier 2011: http://www.journauxcanadiens.ca/les-journaux/faq
  2. Tammy C. Landau, Challenging Notions: Critical Victimology in Canada, Canadian Scholar Press Inc., 2006, page 20.
  3. Gebotys, Robert J., Roberts, Julian V. et DasGupta, Bikram. (1988). News Media Use and Public Perceptions of Crime Seriousness, Ottawa (Ontario): Revue canadienne de criminologie: p. 3 à 16.